vendredi 10 septembre 2010

Baignade interdite


Une très longue palissade grise foncé en fibre de verre gondolée d’environ 2,50 m de hauteur entoure désormais l’entièreté de la propriété du Grand Hôtel des Bains (en français dans le texte), le palace du Lido de Venise rendu célèbre par Mort à Venise, le film de Luchino Visconti tiré en 1971 de la longue nouvelle de Thomas Mann.

Souvenez-vous : Dirk Bogarde (alias le compositeur Gustav von  Aschenbach), tout de lin blanc vêtu, panama sur la tête, les cheveux teints, un mouchoir sur la bouche pour se protéger du choléra, errait comme une âme en peine entre les colonnes de ce palais Liberty, à la recherche d’un regard de sa dernière tentation, le jeune Tazzio, Adonis autrichien [note : "Non, polonais !" rectifie Damien Pierret, merci à lui]  à boucles d’or et en maillot moulant marin…

A dire vrai, pour qui connaît le Lido et le film (très surestimé), Visconti avait pas mal triché avec la vérité géographique et urbanistique des lieux, empruntant également à l’autre palace du coin, l’Excelsior, quelques jetées sur la plage, ses cabines, et l’Adriatique (l’Hôtel des Bains ne donne pas directement sur la mer, par exemple…). Mais, dans tous les esprits, le Grand Hôtel des Bains était à Visconti ce que le Grand Hôtel de Cabourg est à Proust. Les plus grandes stars de cinéma d’hier et d’aujourd’hui, venus participer à la Mostra de Venise qui se déroule tout près, dans l’ancien casino de style mussolinien, participaient à sa renommée. 

Alors que se passe-t-il donc ? Que lui veut-on ? Tournerait-on secrètement une nouvelle version d’Hibernatus avec Berlusconi dans le rôle du héros congelé ? L’artiste Cristo aurait-il décidé de d’emballer ce monument du patrimoine cinématographique ? Rien de tout cela, hélas.

Un promoteur de Padoue a tout bêtement racheté l’Hôtel de Bains à la municipalité de Venise, qui a un  cruel besoin d’argent, pour le transformer en appartements de luxe. Les travaux de ravalement du Grand Hôtel des Bains ont visiblement commencé (on aperçoit quelques échafaudages), mais l’ensemble (le bâtiment, ses palissades, de grands parasols et des dais qu’on a laissé dressés et ouverts et qu’on aperçoit de l’extérieur) a quelque chose de mystérieux. Parfois, la nuit, on voit de vieux critiques de cinéma (la Mostra bat actuellement son plein), venir hululer devant la palissade, ivres de douleur et de Bellini. Sous Berlusconi, avec l’argent roi et fier de l’être, rêver est devenu difficile.

Jean-Baptiste Morain, notre envoyé spécial à Venise

3 commentaires:

Anonyme a dit…

"Mais, dans tous les esprits, le Grand Hôtel des Bains était à Visconti ce que le Grand Hôtel de Cabourg est à Proust."

Disons que c'est une variation sur le motif: on prend un écrivain sur le point de clamser, on remplace les jeunes filles en fleur par un garçon parce que l'époque le permet (le permettrait-elle encore?), l'hôtel Belle-Époque, les spectres de Charlus et de Bergotte, la sociologie mondaine et les classes sociales, etc. Comme je n'ai jamais lu la nouvelle, je me demandait si elle était déjà grosse de résonances proustiennes avant la lettre ou si c'est Visconti qui l'a fait dévier. En tous les cas, il filme Mort à Venise au lieu de la Recherche, devant la monumentalité de laquelle il a reculé (on le comprend).

UG

Jean-Baptiste Morain a dit…

C'est très fin, UG, vous êtes fin. Dommage que vous ne le soyez pas suffisamment devant les films d'Eastwood (on me dit que le nouveau est horrible). Prenez cette petite pique avec affection. Enfin libre à vous. En tout cas c'est avec ce sentiment que je vous l'adresse.

Anonyme a dit…

Merci. Être fin, au Québec, c'est être gentil, alors je ne suis pas certain que la finesse soit ma plus grande qualité, dans les deux sens du terme...

Pour Eastwood, on verra (ou pas).