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dimanche 6 mars 2011

Coulisses du moi




En rangeant, je tombe sur un petit livre du philosophe Clément Rosset : Loin de moi : étude sur l’identité (éditions de Minuit, 2001). Je crois qu’il était en pleine dépression, à l’époque, si l’on en croit Route de nuit, épisodes cliniques, sorti deux ans plus tôt chez Gallimard. Je le relis. Gros effet.
Rosset, avec ce mélange de provocation et d’humour qui le caractérise, y étaie la thèse suivante : il n’y aurait qu’un moi social. Pas de moi profond, caché, de « vrai » moi autre que celui qu’on expose à à autrui.
Je suis assez mal à l’aise avec Rosset depuis toujours, et mes connaissances en philosophie celles d’un médiocre khâgneux. Je ne situe pas bien Rosset (Schopenhauer quand même, non ?). Grosse feignasse, bon public, j’aime ses références au cinéma, à Tintin, sa manière d’aller contre les idées reçues. Mais je pressens derrière tout cela un anti-freudisme un peu courtaud, des gros sabots nietzschéens, beaucoup de malice un peu rance.
Cependant sa thèse me trouble. Elle coïncide.
Par exemple, en parlant avec des amis en analyse, j’ai constaté à plusieurs reprises que lorsqu’ils se trouvent au chômage (c’est « générationnel »), leurs psy les incitent à retrouver du travail au plus vite. Pas seulement pour des raisons bassement financières. Pour leur équilibre.
J’ai moi-même été aux Assedic à plusieurs reprises, et je me souviens de la difficulté qu’il y a à communiquer avec des proches qui travaillent quand on ne fait rien. A supporter d’être réduit au nom et au statut de « chômeur ». La fatigue immense que peut provoquer l’inoccupation, l’inexistence, l’impression que personne ne désire que vous produisiez quoi que ce soit. Que tout le monde s’en fout.
Je ne suis pas un fervent adorateur du travail, loin de là (je me crois paresseux et mes parents m’ont allègrement renvoyé cette image dans mon adolescence, pour des raisons sans intérêt ici). Mais le chômage a souvent été une souffrance pour moi, je dois le reconnaître aujourd’hui. Et peut-être cesser de complaisamment croire que cette souffrance était due à une absence personnelle de moi intérieur, d’un creux dans ma volonté propre.
« Cesser », c’est sans doute trop fort. Remettre en doute certaines croyances : qu’on serait unique (mais j’ai repoussé cette illusion depuis longtemps).
Tout cela me ramène à des interrogations professionnelles : existe-t-il autre chose qu’un artiste dans un artiste qu’on interviewe ?
Pire : peut-on séparer ce que produit un artiste de ce qu’il paraît être ?
Peut-on crier au génie d’un artiste qui se comporte comme une merde dans la vie ?
Ne perd-on pas du temps à tenter de faire parler une façade du vide qui est derrière ?
La vieille opposition « être/faire » (qu’est-ce qui compte : ce qu’on est ou ce qu’on fait ?) est-elle aussi caduque que la séparation entre l’âme et le corps ?
Mais en même temps : dire qu’on n’a qu’un moi social, n’est-ce pas dire aussi des gens qui n’ont pas d’existence sociale qu’ils n’ont aucune existence que leur absence ? Quelle violence, non ? Quel scandale.