Depuis quelques jours, nous sommes plusieurs journaux à nous réjouir de la Palme d'or de cette année. Même les plus rétifs aux prix (dont je fais partie) n'ont pu réprimer un cri de joie et même une petite larme (mais c'était sans doute le pollen printanier).
Oui, nous sommes pas mal à être contents pour Apichatpong Weerasethakul, que nous suivons de près, dont nous aimons les productions depuis environ dix années. Nous avons l'impression, valorisante, d'être pour quelque chose dans son succès honorifique. Et ça ne nous arrive pas tous les jours.
Le truc, après, c'est d'essayer de ne pas tirer la couverture à soi. On en connaît tous, des vieux critiques que je ne nommerais pas, qui s'enorgueillissent d'avoir découvert untel, de l'avoir aidé dans son ascension, d'être son ami, d'avoir su le promouvoir et le faire reconnaître à sa juste valeur, voire même à une valeur supérieure à sa valeur réelle. A entendre un type somme toute plein de bravoure comme Pierre Rissient, Eastwood ne serait rien sans lui, et John Ford lui a un jour glissé à l'oreille que personne n'avait jamais aussi bien compris son cinéma que lui...
Et on sent déjà certains chercher à se distinguer d'une masse peu conséquente mais qui leur semble trop considérable. Untel cherche à faire croire qu'il a toujours été le seul, dans son journal, à croire en Weerasethakul. De "nous", on passe à "je".
Voilà donc que la couverture bouge encore, se rétrécit. On la veut pour soi seul, comme Linus et son doudou dans les Peanuts, ou Laurel et Hardy se réfugiant dans un lit trop petit pour eux deux.
On tire la couverture à soi pour se protéger, s'emmitoufler, régresser.
Mais elle finit par ressembler un peu à un linceul dérisoire, la couverture.
Procrastinations, tergiversations et ratiocinations vagues d'un critique de cinéma (existent en toutes tailles)
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mardi 1 juin 2010
mercredi 26 mai 2010
Figaro toto ou "Eric Neuhoff, ce zéro au sourire si mou"
(Papier auto-censuré car jugé trop vulgaire)
Le Figaro a frappé petit en qualifiant le génial Oncle Boonmee de « Palme de l’ennui » dans une vidéo intitulée « Les nanars du 63e festival ».
On devrait s’en irriter (le Weerasethakul nous procure un énorme et pur plaisir de cinéma – à la mesure de l’émerveillement que nous procurait un bon Disney enfants), mais on a envie de sourire. Parce que cette pique contre un cinéma sensuel et tendre relève d’un vieux réflexe de journaleux de droite. On imagine bien la scène : trois quinquagénaires replets, éreintés comme tout le monde en fin de festival, s’affalent sur la terrasse de leur hôtel devant un demi un peu chaud. Et se laissent aller à un petit dernier rototo amer pour la route : tomber dans le panneau de la vieille démagogie de droite que Roland Barthes raillait déjà dans un texte de Mythologies (« Critique muette et aveugle »), où l’écrivain dénonçait les critiques qui se vantent de ne pas comprendre un livre pour les rabaisser : tout ce qui est intelligent est suspect, tout ce que je ne comprends pas, qui échappe au « bon sens » et au « sentiment », est forcément bête et ennuyeux... Le syndrome Verdurin, qui frappa Godard, Proust ou Mme de La Fayette…
Ce panneau-là, qui devrait clignoter au-dessus de toutes les têtes critiques, les Vitelloni du Figaro foncent tête baissée dedans parce qu’ils sont au bout du rouleau comme un acteur de Doillon à la 78e prise, parce qu’ils ignorent tout de l’histoire du cinéma (Renoir et Vigo conspués en leur temps), de Roland Barthes, de Daney, de tous ces « preneurs de tête » qui leur gâchent leur petit plaisir de beauf consommateurs de cinéma pré-mâché.
Prenez Eric Neuhoff : on voit bien d’où il vient. D’une vieille nostalgie pour les "Hussards" (Nimier, Blondin, etc.), où on balançait des vannes faciles sur les écrivains les plus ambitieux de l’époque (qui ont triomphé depuis). Il aurait aimé être Paul Gégauff ou Roger Vadim, mais le foie ne suit pas alors il se déguise en vieux Jean Sarkozy sur le retour pour glisser des petites vannes de vieux sur les films coréens « qui sont tous nuls » et le cinéma « intello qui fait dormir », tels ces ados de boîte à bac qui ricanent en lisant Tristan et Iseult. Il a vu trois films dans sa vie, aime Truffaut, Mitchum et Tennessee Williams. Alors, entre deux hoquets, il nous sort le coup de l’ennui en feignant d’ignorer (encore un truc de droite) que l’ennui n’a jamais été un critère à l’aune duquel on puisse juger une œuvre d’art.
Il est temps, petits Figaro, de filer au dodo et de se remettre à l’eau. Le même jour, sur le site du Figaro, en regard de la vidéo des trois potaches aux yeux chargés, cette phrase de Charles Péguy : « Le triomphe des démagogies est passager, mais les ruines sont éternelles ». Quel raseur, ce Péguy !
On devrait s’en irriter (le Weerasethakul nous procure un énorme et pur plaisir de cinéma – à la mesure de l’émerveillement que nous procurait un bon Disney enfants), mais on a envie de sourire. Parce que cette pique contre un cinéma sensuel et tendre relève d’un vieux réflexe de journaleux de droite. On imagine bien la scène : trois quinquagénaires replets, éreintés comme tout le monde en fin de festival, s’affalent sur la terrasse de leur hôtel devant un demi un peu chaud. Et se laissent aller à un petit dernier rototo amer pour la route : tomber dans le panneau de la vieille démagogie de droite que Roland Barthes raillait déjà dans un texte de Mythologies (« Critique muette et aveugle »), où l’écrivain dénonçait les critiques qui se vantent de ne pas comprendre un livre pour les rabaisser : tout ce qui est intelligent est suspect, tout ce que je ne comprends pas, qui échappe au « bon sens » et au « sentiment », est forcément bête et ennuyeux... Le syndrome Verdurin, qui frappa Godard, Proust ou Mme de La Fayette…
Ce panneau-là, qui devrait clignoter au-dessus de toutes les têtes critiques, les Vitelloni du Figaro foncent tête baissée dedans parce qu’ils sont au bout du rouleau comme un acteur de Doillon à la 78e prise, parce qu’ils ignorent tout de l’histoire du cinéma (Renoir et Vigo conspués en leur temps), de Roland Barthes, de Daney, de tous ces « preneurs de tête » qui leur gâchent leur petit plaisir de beauf consommateurs de cinéma pré-mâché.
Prenez Eric Neuhoff : on voit bien d’où il vient. D’une vieille nostalgie pour les "Hussards" (Nimier, Blondin, etc.), où on balançait des vannes faciles sur les écrivains les plus ambitieux de l’époque (qui ont triomphé depuis). Il aurait aimé être Paul Gégauff ou Roger Vadim, mais le foie ne suit pas alors il se déguise en vieux Jean Sarkozy sur le retour pour glisser des petites vannes de vieux sur les films coréens « qui sont tous nuls » et le cinéma « intello qui fait dormir », tels ces ados de boîte à bac qui ricanent en lisant Tristan et Iseult. Il a vu trois films dans sa vie, aime Truffaut, Mitchum et Tennessee Williams. Alors, entre deux hoquets, il nous sort le coup de l’ennui en feignant d’ignorer (encore un truc de droite) que l’ennui n’a jamais été un critère à l’aune duquel on puisse juger une œuvre d’art.
Il est temps, petits Figaro, de filer au dodo et de se remettre à l’eau. Le même jour, sur le site du Figaro, en regard de la vidéo des trois potaches aux yeux chargés, cette phrase de Charles Péguy : « Le triomphe des démagogies est passager, mais les ruines sont éternelles ». Quel raseur, ce Péguy !
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